1. L’évaluation : une problématique permanente et non résolue
Anne-Charlotte pose le cadre général. L’évaluation est une interrogation qui se pose à chaque action, sous la pression des financeurs : chaque action bénéficie d’un financement spécifique, ce qui implique de rendre des comptes via des indicateurs liés aux dossiers et appels à projets. Or, la matière même de l’évaluation fait défaut. Avec des publics très fragilisés — patients psychiatriques, détenus, demandeurs d’asile — il est extrêmement difficile de récolter des témoignages ou d’obtenir des retours d’encadrants eux-mêmes sous pression. La seule évaluation disponible est alors celle des professionnels eux-mêmes, mais celle-ci « ne compte pas tellement dans les indicateurs ». Anne-Charlotte résume : on n’a pas trouvé la façon idéale de répondre aux attentes des financeurs, tout en ayant un besoin réel d’évaluer le bien-fondé des actions.
Sara rejoint ce constat sur la fragilité des publics et la difficulté d’accéder à leurs récits. Elle distingue cependant deux visages de l’évaluation : une évaluation tournée vers l’intérieur (l’équipe, les partenaires avec qui on co-construit l’action) et une évaluation tournée vers l’extérieur. Pour elle, l’évaluation sert avant tout à élaborer une grille d’analyse interne sur les propres pratiques de la structure : ce qu’on met en place, les dynamiques avec les publics et les partenaires, l’adéquation avec les objectifs d’éducation artistique et culturelle (EAC), l’irrigation du milieu cinéma, et même le bien-être de l’équipe.
Marine souligne que l’évaluation dépend fondamentalement des publics et des bénéficiaires. Avec les publics jeunes, l’évaluation est biaisée car ce sont les porteurs de projets qui remplissent les formulaires, pas les publics eux-mêmes. C’est plus facile avec des professionnels, où l’on peut mesurer des indicateurs concrets (un outil a été emprunté, etc.). Elle exprime une frustration : les actions ne sont pas suffisamment évaluées pour permettre d’être force de proposition et de renouveler les pratiques.
Aurore approfondit la question de l’évaluation du point de vue des publics en posant les questions fondamentales : pour qui évalue-t-on ? Qu’est-ce qu’on évalue ? Pourquoi évalue-t-on ? Elle met en lumière la nécessité de se décentrer de la place d’adulte : les jeunes n’ont pas appris à évaluer ni à donner un avis, car l’école ne le leur demande pas. Les critères eux-mêmes sont flous — est-ce qu’on mesure qu’ils ont appris ? qu’ils se sont amusés ? Elle soulève aussi la barrière de la langue comme obstacle supplémentaire à la transmission de l’évaluation.
Pierre-Henri apporte le cas concret du festival de Sarlat (550 lycéens d’option cinéma, terminales). Les retours passent exclusivement par les enseignants : ce n’est pas la parole des élèves mais celle des profs. Concernant les partenaires institutionnels, il constate que les rapports et comptes rendus d’AG ne sont pas toujours lus — les financeurs font confiance, sont submergés de dossiers, et on peut découvrir après coup qu’ils n’ont pas pris connaissance des documents transmis.
2. La valorisation : une boucle vertueuse à construire
La valorisation, moins développée dans l’échange, est principalement abordée par Anne-Charlotte. Elle identifie plusieurs canaux de valorisation auprès des publics : les restitutions, les films réalisés dans le cadre des actions qui sont ensuite montrés au festival, et la valorisation dans les lieux mêmes où les actions ont été réalisées. Elle décrit une boucle de valorisation où chaque action valorisée permet d’avancer sur la suivante — la valorisation nourrit la dynamique de projet.
3. Une piste prometteuse : le comité de pilotage partagé
Pierre-Henri propose une approche concrète pour dépasser l’impasse de l’évaluation descendante. Fort d’une expérience réussie avec une petite association nouvelle où il avait créé un comité de pilotage avec la DRAC, il envisage de transposer ce modèle au festival de Sarlat : une réunion annuelle avec tous les partenaires financeurs où l’on ne parle pas de finances mais de projets et de retours, en leur demandant leurs avis, critiques et propositions. Il observe qu’au début les financeurs s’attendent à des demandes, mais que petit à petit se crée une autre relation entre financeurs et financés — une relation plus horizontale, plus constructive et « beaucoup plus positive que des échanges individuels ou par écrit ».
Points de convergence transversaux
Plusieurs constats traversent l’ensemble des contributions :
L’accès à la parole des publics est le nœud central du problème. Que ce soit par fragilité (publics empêchés), par habitude culturelle (les jeunes n’ont pas appris à exprimer un avis), par barrière linguistique, ou par biais structurel (ce sont les intermédiaires qui évaluent, pas les bénéficiaires), la voix directe des publics reste largement absente de l’évaluation.
Le décalage entre indicateurs institutionnels et réalité de terrain est unanimement ressenti. Les indicateurs demandés par les financeurs ne captent pas ce qui fait la valeur des actions, tandis que l’auto-évaluation des professionnels, seule matière réellement disponible, n’est pas reconnue dans les cadres institutionnels.
L’évaluation est perçue comme ayant une double finalité en tension : rendre des comptes (logique externe, ascendante) et améliorer les pratiques (logique interne, réflexive). Sara et Marine insistent sur cette seconde dimension, souvent sacrifiée au profit de la première.
Enfin, la proposition de Pierre-Henri sur le comité de pilotage ouvre une troisième voie : transformer l’évaluation en espace de dialogue partagé, dépassant l’opposition entre évaluation-contrôle et évaluation-réflexive pour créer un lieu de co-construction entre acteurs et financeurs.